Prosper n’est jamais dans les couloirs. Il est assis là, où Denis s’emmerde, où l’on regarde passer de vies à vies des offenses, des sourderies qui enfantent l’ennui, l’amalgame et la décroissance de l’envie.
Tu trempes ton croissant dans le jus d’orange toi ? non mais ça m’indiffère, dit-elle en époussetant ses doigts.
Denis n’a rien pour qu’on le remarque. Mais on remarque quand même. Je reviens avec ces histoires d’adultères, les degrés pensants qui vous grattent l’ambiance comme des pluies hésitantes, acides, brûlantes, et inutiles. Pour ajouter que Denis a copié ses goût, de préférence les plus délétères, dans l’optique de foutre son petit déjeuner en l’air.
Et pourtant il faut tremper ses doigts, aussi, pour ramasser les cadavres flottants accolés aux yeux gras. Il ne terminera pas.
Je t’embrasse comme je pose mon verre dans l’évier. Il n’y a pas de blanc dans le mobilier chez Denis. Tout se confond dans la couleur, après tout ce n’était qu’un baiser, comme on pose son verre dans un évier. Un baiser débarrassé.
J’en remets une couche avec une manche, deux manches, des poches pleines de papiers. Si Denis fait le tri c’est pour ne pas tout jeter d’un coup. Ça m’occupe de regarder ce qu’il s’est passé dans mes poches de temps perdu, de monnaie gagnée, de boulettes froissées dans l’attente, parce que ne rien faire j’ai oublié. Je préfère me faire chier.
Ah tiens – non,
Au fait – quoi encore ?
Et si… ? ne pose surtout pas la question, lui dit-il. Je sais.
Baiser détaché de la bouche, petite miette de croisant sur la pulpe du majeur. Très important le majeur. C’est le doigt du voyage. Hier encore elle, étrange au bout. Et bien oui Denis, c’est tout.
J’oublie quelque chose tous les jours. Qu’est-ce qu’il y a d’autre bon sang, qu’est-ce qu’il,
Les atomes tendus, lâche ma main Solange. J’en veux pas plus qu’hier.
Dans le bus Denis a le bras qui pend, et le cou qui rentre dedans. Il regarde en travers la sangle du sac d’un élève content de rejoindre sa mère – qu’il imagine, j’aimerais bien rejoindre quelqu’un d’aussi provisoire que cette joie de retrouver du plein sinon des provisions. Il est presque midi, il y a beaucoup plus de gens qui sourient. En travers du travers ce n’est pas le sangle que Denis regarde mais les pieds lancinants du gamin, puis en haut du travers c’est la gorge du dindon. Moi je ne bouge pas, c’est le bus qui dérange, j’entends pas les violons mais je rêve d’une caresse douce pour m’y écraser la joue.
Les invalides. Beaucoup d’espace.
Je lui aurais bien dit je t’aime comme si j’allais revenir.
Une valse, j’ai envie d’une valse dans mes affaires. De changer d’odeur. Denis sent le beurre entre ses phalanges, le souvenir le plus précis de l’instant c’est l’épisode du croissant, parce que ce qui se démarque toujours c’est le point de rupture. Les limites de Denis. Il faut dire merci quand on se rencontre à la différence. Je redoute le prochain verre de jus d’orange.
Denis n’aime pas les draps blancs. Il se voit trop.
C’est l’autre qui fournit les questions, ces satanés miroirs qui vous font changer d’ambition. Qui vous coupent l’appétit. Et la fierté creuse le ventre de Denis. Je l’ai quand même embrassée. J’y suis allé lentement, ça m’a brusqué je me demande, à qui la faute, à celle de l’aveu ou celle de la réalité ? qui a raison ? y’a pas d’raison… du pouce à l’index je raccorde mes yeux.
Denis s’est échappé et n’a pas su quoi dire à rien. Tous les jours il faudrait rester un peu plus.
six accords de violon, pour recommencer .
tu veux que j’te dise, il se passe pas grand chose dans la constance que cette conscience maladive à se souvenir d’à-côtés distants.
des tronçons parallèles, même pas des visages.
des gens que t’as envie d’approcher et t’as pas le temps de t’y intéresser, mais l’amour quand même, personne ne peut dire comment ça se donne, comment ça se prend, comment ça se reçoit, comment ce qui s’écroule modifie une loi.
tu peux lire des millions d’histoires, tu peux même en vivre.
t’a toujours l’impression d’être à l’écart, pas forcément de l’amour, mais de quelque chose de plus capital, de plus mémorial.
ta vie ton œuvre tes visions.
témoigner de quoi, j’ai pas appris à regarder sans moi.
la poésie, mais qu'est-ce que tout c'que ça peut faire et puis laisser sans voix.
je ne sais pas qui disait l'autre jour que ça allait.
d'amnésies résiduelles.
une dent meurt, et puis elle casse.
qu'est-ce qui n'est donc pas encore mort...
Sacha Guitry disait "être en couple c'est avoir des problèmes qu'on n'aurait jamais eus si on avait été tout seul".
en relation suffit.
Denis n'est pas triste parce qu'elle est partie, il est triste parce qu'il n'a pas été assez fort pour la retenir.
toute relation se résume à ça. la concordance des temps de son malheur en rapport avec son jeu d'action - à Denis. comme à l'occurrence d’un état monotone, les copeaux de sourires furtifs, polis et sériels, c’est la preuve instable que l’homme n’est pas assez solitaire pour admettre qu’il se contente de peu et du pire sans jamais être content du contenu , du contour et du contexte. démentir l’anticipation, pas mentir ; gagner du temps : ralentir.
plonger, partir.
Denis se réveille encore une fois. tous les jours font office de misère et ce serait bien plus simple de ne rien appartenir.
et le truc invisible qui rattache, à ne pas rendre, jamais, à ceux qui se détachent ou alors – elle s’est taillée, elle a même pas laissé une miette - la salope
si on rit que l’entourage est un banc c’est bien parce qu’on a tous le cul plein les échardes, dit Denis. sur un banc sous un pont. où tu vois valser des individus ponctuels. des sots comme on se lance nos larmes à la gueule, les dictons rouillés de viscères pâleurs, même le sang est mou.
tous ces connards qui croient percer un trou dans la flotte, au moins, comme s’il y avait un lit pour toi quelque part, personne.
un banc de connards sur la vague. et Denis le poisson les artères.
Au 34ème rang des songes, le fleuve a comme une hélice. j’suis sûr qu’il y en a qui pensent à dieu quand il commence à faire trop froid pour se laisser crever. la crue des ressuscités.
elle a quitté Denis parce qu’il se battait pas. elle le reprendra pas parce que si, il se bat, mais pas pour elle. y’a rien de romantique à bouffer la même merde. il la reprendra pas parce qu’il s’est soutenu sans elle. en fait.
les faits sont simples.
unilatéraux.
une fois qu’on a vu ça, on ne voit plus rien d’autre.
les dommages collatéraux, personne n’en a rien à foutre.
